23/09/2026

L’Îlot et le Centre médico-psychologique : un partenariat essentiel

Les personnes accompagnées par L’Îlot présentent souvent des fragilités psychiques, liées à des parcours marqués par l’errance ou l’incarcération. Pour certaines, des injonctions de soins les conduisent vers un suivi psychiatrique. Le partenariat entre le Centre médico-psychologique (CMP) République et le CHRS L’Îlot Chemin Vert facilite ainsi leur accès aux soins et leur accompagnement.

Isabelle Gobe-Marcelli, praticienne hospitalière psychiatre et responsable du Centre médico-psychologique (CMP) République, partenaire de L’Îlot, Elodie Cailloux et Arnaud Tellier, psychologues au CMP, expliquent le rôle de cette structure dans l’accès aux soins, les spécificités des personnes accompagnées par L’Îlot et l’importance de ce partenariat.

Pouvez-vous nous présenter le CMP et ses principales missions ?
Isabelle Gobe-Marcelli : Le CMP est un peu le pivot du service de secteur. Nous y recevons toute personne qui a besoin d’une orientation en psychiatrie ou, plus largement, en santé mentale. Elle peut venir d’elle-même ou être orientée par son médecin traitant, un service d’urgence, un partenaire comme L’Îlot, le centre d’accueil et de crise de la Roquette, l’infirmerie de la préfecture de police, ou encore à la sortie d’une hospitalisation dans notre service de psychiatrie des hôpitaux de Saint-Maurice.
Un entretien d’accueil est réalisé par deux infirmiers. Chaque semaine, l’ensemble des professionnels du CMP se réunit ensuite pour discuter de l’orientation de la personne : psychiatre, psychologue, éducateur, assistant social… Nous la recontactons ensuite pour lui proposer un rendez-vous adapté.

Quelle est la place du CMP dans un parcours de soins en santé mentale ?
Isabelle Gobe-Marcelli : Le CMP peut être le premier interlocuteur, mais aussi intervenir comme relais après une hospitalisation ou un passage aux urgences. Nous avons deux CMP dans le 11e arrondissement, celui de la rue République et celui de la rue Servan. Ils suivent chacun environ 1 300 patients, sur une population de près de 150 000 habitants.

Quels professionnels composent votre équipe ?
Isabelle Gobe-Marcelli : L’équipe comprend des psychiatres, des psychologues, des éducateurs spécialisés, des assistants sociaux, des psychomotriciens, des infirmiers et des secrétaires. Au total, une trentaine de personnes travaillent au CMP, avec beaucoup de temps partiels.
Arnaud Tellier : Cela peut sembler beaucoup, mais ce n’est pas énorme au regard de l’ensemble des missions que nous avons.

Quels sont les publics que vous accompagnez ?
Arnaud Tellier :
Nous accueillons tout le monde, mais la population suivie reflète les caractéristiques sociologiques du territoire. Dans le 11e arrondissement, il y a notamment davantage de précarité, en partie en raison du nombre d’hôtels sociaux.
Isabelle Gobe-Marcelli : Nous accompagnons les habitants du 11e sans distinction, dont les résidents du CHRS L’Îlot Chemin Vert.

Comment est née la collaboration entre le CMP et L’Îlot ?
Isabelle Gobe-Marcelli :
C’est une histoire de secteur. Dans les années 2000-2010, la collaboration était plutôt occasionnelle. Elle a progressivement évolué sous la forme d’une convention.
Arnaud Tellier : Certaines professionnelles de l’équipe du CHRS L’Îlot Chemin Vert avaient pris à bras-le-corps les problématiques des personnes accueillies. Elles sollicitaient le CMP parce qu’elles souhaitaient qu’une aide soit apportée sur le plan de la santé mentale. Elles ont contribué à renforcer cette dynamique de collaboration.
Nous étions aussi parfois appelés directement lorsque les situations devenaient très tendues sur le lieu. Nous avons des réunions régulières avec l’équipe de L’Îlot, tous les mois et demi ou tous les deux mois, en alternance entre les deux lieux.
Isabelle Gobe-Marcelli : Nous faisons alors le point sur les situations. Notre secrétaire prépare une liste avec les résidents actuellement suivis, ceux qui ne sont pas venus et les personnes que L’Îlot souhaite éventuellement nous adresser.

Les personnes accompagnées à L’Îlot viennent-elles uniquement dans le cadre d’une obligation ou d’une injonction de soins ?
Isabelle Gobe-Marcelli : Non. Il y a quelques personnes qui viennent d’elles-mêmes, mais cela reste exceptionnel. D’autres sont orientées par l’équipe de L’Îlot, sans obligation, injonction ou suivi judiciaire. L’équipe peut par exemple nous dire : « Nous avons remarqué que Monsieur ne va pas bien. Il parle tout seul dans le couloir. » Ou bien parce qu’une personne semble déprimée. Mais cela reste minoritaire.

Quels sont les profils des personnes accompagnées par L’Îlot que vous recevez au CMP ?
Isabelle Gobe-Marcelli : Pour les résidents de L’Îlot, les situations sont très variables. Nous suivons des personnes présentant une schizophrénie ou des épisodes dépressifs, ainsi que beaucoup de personnes ayant des problématiques d’addiction.
Certaines personnes sont orientées en raison d’un passage à l’acte ou de mesures de justice, avec des obligations ou des injonctions de soins.

Le fait de connaître le parcours ou les antécédents judiciaires d’une personne change-t-il votre manière de la recevoir ?
Arnaud Tellier : Au début, j’avais même souhaité ne pas être informé de ces éléments. L’idée était de faire abstraction de l’endroit d’où venaient les personnes et des raisons pour lesquelles elles étaient là. Mais cette position a rapidement montré ses limites.
Déontologiquement, on peut essayer de prendre de la distance avec ces informations, mais on est vite rattrapé par certaines réalités : une injonction, une obligation, des attestations à fournir… Il est donc difficile d’ignorer complètement le contexte dans lequel les personnes sont accompagnées.

La sortie de prison peut être un moment particulièrement fragile. Observez-vous des épisodes dépressifs liés à ce « choc de la sortie » ?
Arnaud Tellier : Je ne suis pas sûr que cela prenne le plus souvent la forme d’une dépression. Lorsqu’un épisode dépressif survient, il peut rapidement être masqué ou emporté par la consommation. Nous observons plus souvent des difficultés d’insertion ou de réinsertion et des problèmes d’organisation, y compris d’organisation psychique.
Isabelle Gobe-Marcelli : Heureusement ces personnes sont très accompagnées par l’équipe de L’Îlot au moment de leur sortie. Elles sont très entourées.
Arnaud Tellier : Il faut vraiment souligner le travail réalisé par l’équipe de L’Îlot. Elle accompagne au quotidien une population très difficile et réalise un travail considérable. Les professionnels ont eux aussi besoin d’aide et de soutien.

Quelle peut être l’adhésion à une thérapie lorsqu’elle est ordonnée par la justice, par rapport à une thérapie choisie ? Certaines personnes s’en saisissent-elles pour faire un travail sur elles-mêmes et éviter la récidive ?
Isabelle Gobe-Marcelli : C’est une question qui dépasse le seul cadre judiciaire. Même lorsqu’un suivi est proposé à quelqu’un qui n’a rien à voir avec la justice, le fait qu’un psychiatre recommande ou impose un suivi psychologique peut avoir un impact sur la relation thérapeutique.
Arnaud Tellier : Il arrive que des personnes sous injonction s’emparent réellement de cette possibilité. L’adhésion se joue souvent en amont, notamment pendant l’incarcération. Si la personne a pu rencontrer un psychiatre ou un psychologue qui l’a écoutée et aidée, et si elle a trouvé un intérêt à ce suivi, elle sera davantage susceptible de poursuivre le travail à l’extérieur. On observe alors une véritable continuité entre la détention et l’extérieur.
À l’inverse, certaines personnes viennent uniquement dans le cadre de leur suivi socio-judiciaire, parfois simplement pour obtenir une attestation, sans réelle adhésion aux soins. La crainte de retourner en prison peut alors constituer un premier levier. Certaines personnes se disent qu’elles ne veulent pas revivre cette expérience et commencent à réfléchir à ce qu’elles ont fait. Mais l’adhésion ne repose pas uniquement sur cette peur : elle dépend aussi de la rencontre avec le thérapeute et de la possibilité d’établir une relation de confiance.
Les profils sont donc très différents. Certaines personnes sont inscrites depuis longtemps dans un système de délinquance et n’envisagent pas leur vie autrement. D’autres finissent par prendre conscience des risques liés à ce fonctionnement et décident de changer.
Elodie Cailloux : Pour les résidents de L’Îlot qui présentent une schizophrénie et qui ont malgré tout été incarcérés, certains s’engagent véritablement dans les soins. Nous pouvons alors mettre en place des suivis au long cours, avec des traitements, parfois administrés tous les mois. Certains ont également pu obtenir une reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH) et travailler en ESAT. Cela montre que, même après une incarcération et dans le cadre d’une injonction de soins, un parcours de soins et de réinsertion peut se construire dans la durée.
Isabelle Gobe-Marcelli : Le travail réalisé en détention autour de la reconnaissance des faits est également important. Nous pouvons recevoir des personnes qui, après des années d’incarcération, continuent à nier les faits qui leur sont reprochés. Les situations sont donc extrêmement diverses.
Arnaud Tellier : Dans ces situations, la prévention de la récidive reste un enjeu central. Le fil conducteur entre la décision du juge de l’application des peines, la personne concernée et le soignant est d’éviter que les faits ne se reproduisent. La question de la répétition nous intéresse en psychiatrie, parce que ce qui est symptomatique tend à se répéter. Mais il faut aussi distinguer ce qui relève véritablement du soin ou de la santé mentale de ce qui relève de la justice.

Lorsque les personnes soumises à une obligation ou une injonction de soins ne viennent pas, qui en informe le juge de l’application des peines ?
Isabelle Gobe-Marcelli : Ce n’est pas notre rôle. Les personnes ont une obligation de soins, mais nous n’avons pas l’obligation de la signaler au juge. C’est l’équipe de L’Îlot qui gère cet aspect. C’est d’ailleurs l’une des premières choses que je précise aux personnes que nous recevons.

Une obligation de soins signifie-t-elle pour autant qu’il existe une maladie mentale ?
Arnaud Tellier : Il peut sembler paradoxal qu’une personne soit soumise à une obligation ou une injonction de soins alors qu’elle ne présente pas nécessairement de maladie mentale.
Il faut rappeler qu’en amont, il y a une décision de justice. Il existe tout un éventail de mesures, tout un arsenal, et nous en faisons désormais partie. Le juge peut poser une obligation ou une injonction parce qu’il considère que la dimension du soin est nécessaire. Mais, de notre point de vue, certaines personnes ne relèvent pas, à proprement parler, d’une pathologie psychiatrique. Nous n’avons pas vocation à traiter ce que l’on pourrait appeler une « pathologie sociale ». Ce n’est pas une maladie en tant que telle.
Pour ces personnes, une psychothérapie peut néanmoins avoir un intérêt si elles souhaitent s’y engager.
Elodie Cailloux : Et lorsque le juge parle de « soins », ce n’est pas nécessairement le même soin que celui que nous envisageons comme soignants. Il ne répond pas toujours aux mêmes raisons ni au même objectif.
Cela dit, certaines personnes peuvent entrer dans le soin au détour d’une incarcération, d’une obligation ou d’une injonction. Il peut même y avoir un déclic. Le passage à l’acte, qui relevait du délit et pour lequel la personne a été jugée, peut parfois avoir été en quelque sorte le masque d’une pathologie sous-jacente.
À ce moment-là, le suivi peut prendre une autre dimension : une pathologie de fond est identifiée et peut enfin être traitée. L’obligation judiciaire peut alors constituer une porte d’entrée vers les soins.

Avez-vous le sentiment que certains suivis permettent une véritable prise de conscience et une trajectoire positive ?
Arnaud Tellier : Ce sont des patients très complexes. Mais nous demeurons animés par cet espoir : même si cela ne fonctionne pas à tous les coups, il y a des situations dans lesquelles cela fonctionne réellement.

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