Madeleine pouvez-vous nous présenter les circonstances dans lesquelles vous êtes devenue résidente du CHRS L’Îlot Thuillier ?
Après ma séparation, j’ai été accueillie avec mes enfants par l’association APRÉMIS (1). J’ai un diplôme d’aide-soignante lorsque je me suis retrouvée seule avec mes enfants, les horaires ne me permettaient plus d’exercer ce métier. J’ai donc travaillé comme femme de chambre. En parallèle, je vendais des vêtements sur un site de vêtements de seconde-main pour arrondir mes fins de mois et mettre un peu d’argent de côté. À l’époque, je considérais la friperie en ligne comme une activité secondaire, sans vraiment la prendre au sérieux.
Mais j’ai fait une dépression et j’ai été hospitalisée, j’ai perdu mon logement et mes enfants ont été confiés à leur père. A ma sortie de l’hôpital j’ai été hébergée par le 115 pendant trois ou quatre mois, avant qu’une place me soit proposée au CHRS Thuillier.
Comment est née l’idée de créer une friperie ?
J’étais perdue. Ma séparation, les difficultés administratives et le placement de mes enfants se sont accumulés en peu de temps, j’avais traversé cet épisode dépressif et été hospitalisée. À un moment, je me suis dit : « Ou je perds, ou je gagne ! J’avais déjà tellement perdu qu’il fallait que je gagne au moins une partie. »
J’avais d’abord un autre projet, mais il demandait beaucoup de financement. Je ne pouvais pas obtenir de prêt pour le réaliser. Je me suis alors tournée vers la friperie. Après ma séparation, j’avais beaucoup de vêtements et je ne savais pas quoi en faire : les donner ou les vendre. Comme j’avais besoin d’argent, j’ai commencé à les vendre petit à petit. Cela m’a apporté des ressources et j’ai constaté qu’il existait une demande pour les vêtements de seconde main.
Comment avez-vous été accompagnée pour concrétiser ce projet ?
J’ai suivi une formation à la BGE (2) sur l’entrepreneuriat et la création d’entreprise. On m’y a parlé de l’ADIL (3) et de possibilités d’accompagnement, notamment pour obtenir un prêt à taux zéro. J’ai rencontré un conseiller qui m’accompagne encore aujourd’hui. Grâce à ce prêt, j’ai pu financer les premières dépenses, notamment le loyer, et ouvrir la friperie. L’équipe de L’Îlot m’a également beaucoup accompagnée. Lorsque j’avais un problème ou une question, je pouvais aller en parler à quelqu’un. On ne m’a pas dit que mon projet était impossible : on m’a expliqué que c’était réalisable et indiqué les démarches à suivre. Cela m’a beaucoup aidée.
Combien de temps s’est écoulé entre l’idée et l’ouverture de la friperie ?
Il s’est écoulé plus d’un an entre le moment où j’ai commencé à envisager le projet et son ouverture.
Comment vous approvisionnez-vous en vêtements ?
J’ai pu acheter une partie de mon stock auprès du Secours catholique, où j’ai eu la chance d’être bénévole. Quand l’association reçoit beaucoup de vêtements donnés, elle en revend une partie.
Depuis l’ouverture, que ressentez-vous ?
La friperie a ouvert le 3 septembre. Je découvre le plaisir d’échanger avec les gens et de ne plus me définir uniquement par ma situation de précarité. Je me dis que j’existe encore dans la société. C’est valorisant. Mais j’ai aussi beaucoup d’angoisse : je dois payer le loyer et réussir à me verser un salaire. Tout vient juste de commencer.
J’ai peur. Je ne me sens pas forcément fière et, parfois, j’ai l’impression de ne pas être à ma place. Quand je me réveille à Thuillier, j’ai encore peur de me retrouver à la rue. J’ai du mal à concilier cette peur avec le fait d’être cheffe d’entreprise. J’espère que, lorsque je recevrai mon premier salaire, je pourrai me dire que le projet est vraiment lancé.
Quelle est la prochaine étape pour vous et pour votre commerce ?
Mon objectif est de pouvoir me verser un salaire et de trouver mon propre logement, en dehors de L’Îlot. À terme, employer quelqu’un serait aussi une belle réussite. Je travaille beaucoup, du lundi au samedi, parce que je veux obtenir des résultats et que je dois m’en donner les moyens. Je n’avais pas anticipé tous les imprévus dans mon budget. Pour le moment, mon objectif est de travailler. Le travail m’aide aussi à oublier les difficultés.
(1) L’association APRÉMIS lutte contre l’exclusion sociale en accompagnant les personnes confrontées au mal-logement ou privées de logement.
(2) BGE est un réseau national qui accompagne la création ou la reprise d’entreprises.
(3) L’ADIL 80 propose des conseils gratuits et personnalisés sur les questions juridiques et financières liées au logement, notamment les projets d’accession à la propriété et les prêts aidés, comme le prêt à taux zéro.


