31/10/2026

Madeleine, la volonté de réussir

Madeleine, résidente au sein de notre Centre d’hébergement et de réinsertion sociale L’Îlot Thuillier vient d’ouvrir sa propre friperie, un projet ambitieux et original qui a été encouragé et soutenu par l’équipe du CHRS. Retour avec elle et sa référente, Coralie, sur ce parcours atypique.

À un moment, je me suis dit : « Ou je perds, ou je gagne ! J’avais déjà tellement perdu qu’il fallait que je gagne au moins une partie. »
Madeleine

Madeleine pouvez-vous nous présenter les circonstances dans lesquelles vous êtes devenue résidente du CHRS L’Îlot Thuillier ?

Après ma séparation, j’ai été accueillie avec mes enfants par l’association APRÉMIS (1). J’ai un diplôme d’aide-soignante lorsque je me suis retrouvée seule avec mes enfants, les horaires ne me permettaient plus d’exercer ce métier. J’ai donc travaillé comme femme de chambre. En parallèle, je vendais des vêtements sur un site de vêtements de seconde-main pour arrondir mes fins de mois et mettre un peu d’argent de côté. À l’époque, je considérais la friperie en ligne comme une activité secondaire, sans vraiment la prendre au sérieux.
Mais j’ai fait une dépression et j’ai été hospitalisée, j’ai perdu mon logement et mes enfants ont été confiés à leur père. A ma sortie de l’hôpital j’ai été hébergée par le 115 pendant trois ou quatre mois, avant qu’une place me soit proposée au CHRS Thuillier.

Comment est née l’idée de créer une friperie ?

J’étais perdue. Ma séparation, les difficultés administratives et le placement de mes enfants se sont accumulés en peu de temps, j’avais traversé cet épisode dépressif et été hospitalisée. À un moment, je me suis dit : « Ou je perds, ou je gagne ! J’avais déjà tellement perdu qu’il fallait que je gagne au moins une partie. »
J’avais d’abord un autre projet, mais il demandait beaucoup de financement. Je ne pouvais pas obtenir de prêt pour le réaliser. Je me suis alors tournée vers la friperie. Après ma séparation, j’avais beaucoup de vêtements et je ne savais pas quoi en faire : les donner ou les vendre. Comme j’avais besoin d’argent, j’ai commencé à les vendre petit à petit. Cela m’a apporté des ressources et j’ai constaté qu’il existait une demande pour les vêtements de seconde main.

Comment avez-vous été accompagnée pour concrétiser ce projet ?

J’ai suivi une formation à la BGE (2) sur l’entrepreneuriat et la création d’entreprise. On m’y a parlé de l’ADIL (3) et de possibilités d’accompagnement, notamment pour obtenir un prêt à taux zéro. J’ai rencontré un conseiller qui m’accompagne encore aujourd’hui. Grâce à ce prêt, j’ai pu financer les premières dépenses, notamment le loyer, et ouvrir la friperie. L’équipe de L’Îlot m’a également beaucoup accompagnée. Lorsque j’avais un problème ou une question, je pouvais aller en parler à quelqu’un. On ne m’a pas dit que mon projet était impossible : on m’a expliqué que c’était réalisable et indiqué les démarches à suivre. Cela m’a beaucoup aidée.

Combien de temps s’est écoulé entre l’idée et l’ouverture de la friperie ?

Il s’est écoulé plus d’un an entre le moment où j’ai commencé à envisager le projet et son ouverture.

Comment vous approvisionnez-vous en vêtements ?

J’ai pu acheter une partie de mon stock auprès du Secours catholique, où j’ai eu la chance d’être bénévole. Quand l’association reçoit beaucoup de vêtements donnés, elle en revend une partie.

Depuis l’ouverture, que ressentez-vous ?

La friperie a ouvert le 3 septembre. Je découvre le plaisir d’échanger avec les gens et de ne plus me définir uniquement par ma situation de précarité. Je me dis que j’existe encore dans la société. C’est valorisant. Mais j’ai aussi beaucoup d’angoisse : je dois payer le loyer et réussir à me verser un salaire. Tout vient juste de commencer.

J’ai peur. Je ne me sens pas forcément fière et, parfois, j’ai l’impression de ne pas être à ma place. Quand je me réveille à Thuillier, j’ai encore peur de me retrouver à la rue. J’ai du mal à concilier cette peur avec le fait d’être cheffe d’entreprise. J’espère que, lorsque je recevrai mon premier salaire, je pourrai me dire que le projet est vraiment lancé.

Quelle est la prochaine étape pour vous et pour votre commerce ?

Mon objectif est de pouvoir me verser un salaire et de trouver mon propre logement, en dehors de L’Îlot. À terme, employer quelqu’un serait aussi une belle réussite. Je travaille beaucoup, du lundi au samedi, parce que je veux obtenir des résultats et que je dois m’en donner les moyens. Je n’avais pas anticipé tous les imprévus dans mon budget. Pour le moment, mon objectif est de travailler. Le travail m’aide aussi à oublier les difficultés.

(1) L’association APRÉMIS lutte contre l’exclusion sociale en accompagnant les personnes confrontées au mal-logement ou privées de logement.
(2) BGE est un réseau national qui accompagne la création ou la reprise d’entreprises.
(3) L’ADIL 80 propose des conseils gratuits et personnalisés sur les questions juridiques et financières liées au logement, notamment les projets d’accession à la propriété et les prêts aidés, comme le prêt à taux zéro.

La friperie de Madeleine

GM Frip
63 rue de Balmont
80000 Amiens

Heures d'ouverture
du lundi au samedi de 9h30 à 19h30

Coralie, tu es la référente de Madeleine, comment son projet professionnel a-t-il évolué ?

À son arrivée au CHRS, son projet de friperie en ligne avait déjà évolué vers l’idée d’une boutique physique. Car pour son activité en ligne, Madeleine utilisait un hangar situé dans un petit village. Comme elle n’est pas motorisée, les déplacements étaient très compliqués et dépendaient du covoiturage.

Madeleine est extrêmement déterminée et ce projet lui tient particulièrement à cœur. En lui proposant un soutien administratif j’ai constaté qu’elle avait suivi une formation et contacté l’ADIL afin d’être accompagnée par des juristes sur les questions liées à la création de son entreprise. Elle a également réussi à obtenir un bail commercial de six mois, une durée limitée qui lui permet de ne pas s’engager trop longtemps dans une activité dont la viabilité reste à éprouver.

En quoi son projet demande-t-il une approche particulière de la part de L’Îlot ?

Le projet de Madeleine sort du cadre habituel de l’accompagnement vers la réinsertion, qui consiste souvent à rechercher un emploi stable et sécurisant financièrement, afin de faciliter l’accès à un logement autonome.
Son projet est différent et demande aux accompagnants de s’adapter à ses aspirations. L’enjeu est d’écouter la personne et de soutenir son projet individuel, plutôt que de lui imposer un parcours qui ne lui correspondrait pas.

Toutefois, même si son projet est bien préparé sur le plan administratif, Madeleine doit être rassurée et accompagnée dans la durée. Avec les collègues, nous restons vigilants et l’encourageons à préserver des temps de repos et de loisirs afin de la protéger d’une charge mentale trop lourde. Mais cela reste difficile pour elle. Par exemple, cet été, Madeleine a décliné la sortie à la mer organisée par l’équipe, car l’ouverture de sa friperie était prévue dans les trois semaines suivantes. Elle ne s’imaginait pas s’accorder un temps de vacances, tant ce projet représente un rêve et une ambition importants pour elle.

Bien que Madeleine soit capable de faire beaucoup de choses seule, savoir qu’elle peut compter sur une équipe bienveillante et compétente, prête à l’aider si nécessaire, est très sécurisant pour elle. C’est une personne autonome, décidée et travailleuse, qui est parfois gênée à l’idée de demander de l’aide. Il faut donc aller vers elle, lui demander si elle en a besoin et lui rappeler qu’elle peut solliciter l’équipe. Elle a une certaine pudeur à exprimer ses soucis.

Madeleine, qui était plutôt distante à son arrivée, avec la réserve qui la caractérise, s’est ouverte et affiche aujourd’hui davantage de sourires.

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