22/06/2026

Denis Martin, formateur en cuisine

À Paris et Amiens, les Ateliers qualification insertion (AQI) embauchent et forment au titre professionnel d’employé polyvalent de restauration des personnes sortant de prison, ou en grande précarité. Denis Martin, formateur pour les AQI d’Île-de-France depuis cinq ans nous présente son métier, ses liens avec les personnes qu’il accompagne vers ce diplôme reconnu par l’Etat.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a amené à devenir formateur ?

À l’origine, je suis restaurateur, plutôt côté salle. J’ai fait l’école hôtelière, puis gravi les échelons jusqu’à devenir directeur de restaurant. Mais en 2015, j’ai décidé d’arrêter.
Les horaires coupés, les week-ends, les jours de repos passés à vérifier que tout tourne… la gestion du personnel, des clients, des stocks. À un moment, ça a été un ras-le-bol.
Le contact avec les clients me manque parfois, mais j’avais besoin de redonner du sens à mon travail. J’ai donc repris des études, passé mon BTS, puis suivi une formation de formateur. Je suis retourné à l’école à 50 ans. Moi aussi, je me suis retrouvé assis à écouter, après avoir passé ma vie à courir. Ça remet les choses en perspective.
En 2017, j’ai été embauché à l’AFCI (Agence de Formation et de conseil en insertion), au pôle restauration. Très vite, j’ai apprécié l’autonomie : construire ses cours, adapter sa pédagogie, accompagner vraiment.

Vous intervenez auprès des groupes de L’Îlot depuis 2021. Les débuts ont-ils été simples ?

Non, pas vraiment. J’ai récupéré des groupes déjà fragilisés, avec des abandons. Parfois, on démarre à douze et un mois plus tard il n’en reste que dix… puis huit. Certains avaient un bracelet électronique : le jour où il est retiré, on ne les revoit plus.
C’est dur. Parce qu’on s’investit. Mais je n’ai jamais douté. Je voyais ça comme un défi, la continuité logique de ma reconversion.
Je pose un cadre clair : je ne suis ni juge ni éducateur. Je suis formateur. S’ils viennent, on avance. S’ils ne viennent pas, ils sont absents, point. Mais je leur dis aussi qu’on va construire un climat de confiance. Ils en ont besoin.

Avez-vous modifié votre façon d’enseigner ?

Oui, mais pas uniquement pour ce public. Ma formation de formateur m’a transformé. J’ai appris à être plus participatif, plus à l’écoute.
Avec ces groupes, il faut être clair, structuré, cohérent. Beaucoup ont connu l’échec scolaire, parfois l’incarcération. Pourtant, ils ont des capacités incroyables.
En cuisine, ils captent vite. Dès le deuxième plateau technique, je peux accélérer. Ils trouvent des solutions, ils réfléchissent. Ce sont souvent des jeunes qui ont décroché tôt, mais ils ont de la matière grise.

Comment se déroule la formation ?

Les cinq premières semaines sont intenses : hygiène, techniques culinaires, théorie puis pratique. Le titre professionnel est devenu plus exigeant : on ne prépare plus une mousse en poudre, on la fait maison. Sauce caramel, œufs pochés, techniques complètes.
Puis viennent deux stages de six semaines. C’est là que je vois les métamorphoses. Certains explosent. Positivement !
Entre les stages, on travaille sur le dossier professionnel. Je tiens à ce que ce soit leur dossier, pas le mien. Parfois, je tape pendant qu’ils parlent pour respecter leurs mots. Le jury doit entendre leur voix, pas la mienne.

Y a-t-il des réussites qui vous ont particulièrement marqué ?

Oui. Je pense à ce jeune qui ne voulait faire que la plonge. Il se cachait presque derrière l’évier. Il pensait ne pas être capable de cuisiner. Je lui ai montré que la plonge fait partie du métier, mais qu’il pouvait viser plus haut. À la fin, il était en cuisine. Aujourd’hui, il travaille. Ça, c’est une victoire.
Je pense aussi à Nicolas. Il arrivait très tôt parce qu’il n’avait pas vraiment d’endroit stable où dormir. Il avait été baladé de foyer en foyer. On discutait beaucoup le matin.
Apprendre plus tard qu’il s’était stabilisé, qu’il voyait enfin « le bout du tunnel » … ça m’a profondément touché.

Tous saisissent-ils l’opportunité ?

Non. Certains passent à côté.
Mais ceux qui vont au bout le font pleinement. Et souvent, pour la première fois de leur vie, ils terminent quelque chose. Obtenir un diplôme quand on n’a jamais rien validé, ça change le regard qu’on porte sur soi.
Je me souviens d’un jeune qui n’avait jamais fini une formation. Je lui ai dit : “Cette fois, tu la termines.” Je l’appelais pendant son stage pour m’assurer qu’il revenait. Il l’a fait. Il a tenu.

Qu’est-ce que cela vous apporte, à vous ?

Beaucoup.
Quand je reçois un message d’un ancien qui travaille, qui tient, qui avance… ça donne tout son sens à mon choix de reconversion.
Il n’y a qu’un groupe cette année, c’est dommage. Mais j’ai hâte de rencontrer les nouveaux. Et de revoir les anciens diplômés.
Parce qu’au fond, transmettre, c’est ça : croire en eux parfois un peu plus qu’ils ne croient en eux-mêmes.

Mis en place pour la première fois en 2009 à Paris, les Ateliers qualification insertion (AQI) ont un statut d’ACI et sont reconnus par les pouvoirs publics comme des structures de l’Insertion par l’activité économique (IAE). Ils ont pour objectif de favoriser la réinsertion sociale et professionnelle de personnes éloignées de l’emploi. A L’Îlot il s’agit notamment de personnes sortant de prison ou encore sous main de justice. Grâce à l’obtention d’un titre professionnel, reconnu par l’Etat, d’employé polyvalent de restauration collective, les participants de l’AQI peuvent accéder à un emploi dans un secteur qui recrute.

Fondé sur un fonctionnement par promotion, ce sont environ une douzaine de personnes ayant le statut de salariés en insertion qui suivent ce parcours pendant 8 à 9 mois. L’AQI alterne ateliers collectifs, sessions en centre de formation professionnelle et mise en situation de travail en entreprise pendant 6 à 8 semaines a minima. En plus de l’enseignement pratique dispensé par les formateurs, les Conseillers en insertion professionnelle (CIP) de L’Îlot assurent la coordination et le suivi socio-professionnel de chaque participant.

Ainsi lors des ateliers collectifs, les CIP vont leur apprendre - ou réapprendre - les codes de l'entreprise, comment réaliser un CV, rédiger une lettre de motivation, prendre contact avec un conseiller France Travail, simuler des entretiens d'embauche, etc. Ils vont aussi organiser des ateliers sur les aides auxquelles les participants peuvent prétendre, d’autres, plus spécifiques, vont présenter les différents métiers de la restauration, et les façons de les intégrer.

En parallèle, lors des entretiens individuels, c’est davantage le volet administratif de chaque personne qui est abordé afin de l'accompagner dans ses démarches Les CIP vont également évaluer la manière dont elle s’intègre au sein du groupe pour s’assurer que chacun puisse évoluer, durant les 9 mois que dure la session, dans un cadre favorable à sa réussite.

Nous avons besoin de vous !

Sans votre soutien, nous ne pouvons mener à bien nos missions et agir sur tous les facteurs nécessaires à une réinsertion réussie comme l’accès à l’emploi ou à un logement, et lutter ainsi contre la récidive.

Offrez une seconde chance aux personnes en grande précarité et à celles et ceux qui ont connu la prison !

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